DECIL Démocratie et Citoyenneté Locales
Article paru dans Le Journal de Décil - n°7 - avril 2003 - ISSN 1763-1661

Du centre d’éducation renforcé au centre d’éducation fermé

mardi 1er avril 2003 par Yazid KHERFI

Les Centres Educatifs Renforcés (CER) sont des structures de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, gérées par le service public ou par une association habilitée. Ils ont vocation à prendre en charge, sur le fondement de l’ordonnance du 2 février 1945, des mineurs délinquants multirécidivistes, en grande difficulté ou en voie de marginalisation, ayant souvent derrière eux un passé institutionnel déjà lourd. Cette prise en charge s’effectue sur décision du juge des enfants ou du tribunal pour enfants, pour une durée comprise entre 3 et 6 mois. Les mineurs sont suivis de manière permanente par une équipe éducative idéalement composée d’autant d’éducateurs que de jeunes, d’un chef de service et d’un(e) psychologue (souvent à mi-temps). Il s’agit de créer une rupture dans les conditions de vie du mineur et d’élaborer un projet de resocialisation, en s’appuyant sur un programme d’activités intensives (activités sportives, chantier humanitaire...).

Le centre éducatif renforcé fait partie intégrante du dispositif global de prise en charge des mineurs considérés comme dangereux et / ou multirécidivistes. Il ne remet nullement en cause les structures les plus traditionnelles mais les complète, élargissant ainsi la gamme de réponses à la disposition des magistrats pour ces mineurs.

La différence entre une institution classique et le CER, c’est d’abord le cadre. Mais c’est aussi le fait que ni le règlement, ni le programme des activités ne sont négociables. Le règlement intérieur du CER leur est généralement présenté au cours d’un entretien avec le juge. Le contrat moral entre le juge, le jeune et l’éducateur constitue le plus souvent la formalisation de l’engagement réciproque et l’ouverture d’un espace de parole.

Dans un projet basé sur la rupture, celle-ci commence par le lieu, par le dépaysement et par des types de relations différentes avec l’environnement. Un jeune placé en CER dans un univers de « banlieue » ne sera pas confronté à la rupture. D’autres préfèrent parler de sevrage plutôt que de rupture : il s’agit pour les jeunes d’accepter de se passer de ce à quoi ils étaient habitués, voire conditionnés, pour aborder d’autres modes de fonctionnement. Or peu d’entre eux ont déjà eu l’occasion de découvrir la nature, la vie à la campagne, etc.

La socialisation commence donc par le fait de réussir à faire vivre ensemble 6 jeunes et quelques adultes (en moyenne 7 adultes), dans un espace qui, à défaut d’être complètement clos, n’en est pas moins très circonscrit. Il est nécessaire d’opposer une autorité aux jeunes, pour qu’ils apprennent les règles de la vie en société. Le simple fait de reprendre un rythme de vie régulier, avec des heures de lever et de coucher imposées et des repas à heures fixes, constitue souvent un changement important pour les jeunes. Dans la plupart des cas, cette première phase de rupture totale avec l’environnement et les pratiques d’origine dure environ un mois. C’est une phase d’observation avec des dégagements sportifs. Dans une deuxième phase, les jeunes sont remis progressivement en contact avec l’environnement extérieur. Enfin, dans une troisième phase, ils sont mis en situation d’immersion professionnelle.

Il faut bien sûr du temps, qui peut être émaillé d’échecs et de déceptions avant d’aboutir à un résultat. En effet, le taux de récidive est de 10% seulement pour les mineurs sortant de CER, contre 60% pour les sortants de prison.

Le retour des Centres éducatifs fermés

La loi Perben de septembre 2002 introduit la possibilité de placer des mineurs en centres fermés à partir de l’âge de 13 ans. Pour les plus âgés d’entre eux, s’ils ne respectent pas l’obligation de séjour en centre fermé, ils sont alors placés en détention provisoire. Ce système comporte plusieurs incohérences.

Tout d’abord le choix de balayer d’un revers de main, souvent avec mépris les CER est une aberration car ni évaluation, ni bilan n’ont pu être effectués.

Ensuite, les centres éducatifs fermés sont extrêmement chers : 600 euros par jour et par jeune (4000 francs) alors que dans les CER le prix de journée est de 228 euros (1500 francs). En effet, ces institutions sont parfois installées dans de véritables châteaux souvent classés avec des hectares de terrain alors que les CER étaient généralement de simples habitations. Pourquoi donc faire le choix de ces projets démesurés ?

Par ailleurs, on a vu que dans les CER l’encadrement est de 8 adultes pour 6 jeunes. Dans les centres d’éducation fermés, on passe à 27 adultes pour les mêmes 6 jeunes. 3 éducateurs pour un jeune, ça veut dire quoi ? Déjà en CER avec 6 éducateurs, au moins 2 réunions par semaine étaient nécessaires pour maintenir la cohérence d’équipe et assurer soutien, aide psychologique et supervision par une professionnelle. A 27, s’ils veulent maintenir l’esprit d’équipe et la cohérence des membres, ils vont passer leur temps à se réunir.

De plus, à la moindre fugue ou manquement répété au règlement, le jeune retourne en prison : je pense que c’est pratiquement une invite à certains jeunes à retourner en prison. Enfin, je ne vois pas comment un jeune pourra faire confiance à celui qui l’enferme.

Enfin, il est prévu de créer un CEF par département. Cela représente en moyenne une place par quartier. Pensent-ils vraiment qu’en retirant un seul adolescent du quartier, on va ramener la tranquillité publique ?

La solution n’est bien sûr pas là, elle est de mener une réelle politique de la jeunesse et une politique de prévention digne de ce nom au niveau local.

Je reste donc particulièrement sceptique sur ce type de projet tant sur le règlement particulièrement contraignant pour des adolescents multirécidivistes, que sur le cadre donné au personnel dont je doute des réelles capacités à contenir les jeunes. L’avenir nous confirmera-t-il nos craintes et la folie sécuritaire de ce gouvernement ?

Yazid KHERFI

NDLR : De notre point de vue, allouer des ressources humaines et financières importantes à des programmes sociaux n’est pas critiquable en soi. Pour une fois... Mais à l’heure où le gouvernement sabre dans les budgets de l’Education Nationale, il est malheureusement vraisemblable que cela se fera aux dépens d’autres publics.


Quelques chiffres concernant l’ensemble des enfants et adolescents placés, en CER ou en institution en lien avec la protection de l’enfance :

- Une fois sur deux, le père est décédé, absent ou pas déclaré

- Moins de 10% des enfants vivent avec leur père avant le placement

- Dans les ¾ des cas, les mères sont sans emploi ; une fois sur 10, les pères sont incarcérés, 2 fois sur 10, les mères sont handicapées

- Les causes des placements sont multiples : carences affectives (24%), difficultés psychologiques ou psychiatriques (11%), alcoolisme ou toxicomanie (9%), maltraitance (8%).

- 4 fois sur 10, le placement a lieu dans l’urgence ; deux fois sur 10, le placement a été fait sans écoute préalable des parents par le juge.

- Les revenus sont souvent constitués de minima sociaux.


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